Enfant en France, je dessinais pour habiter des mondes imaginaires. Fabriquer des mondes pour s'y projeter, ne serait-ce que l'espace d'un dessin. Une dame peintre m'a fait copier Turner, notamment la baie de Venise, ces îles flottant dans la lumière, à moitié dissoutes dans l'atmosphère. J'ai beaucoup plongé dans ses ciels. Ce que j'apprenais sans le savoir : qu'un lieu tient dans la lumière qu'on lui donne.
J'ai vécu mon lycée à Hong Kong, à fleur de peau : la découverte du désir, la ville, le jazz, les couleurs écarlates de Wong Kar-Wai, Tony Leung et Maggie Cheung. Les odeurs des fleurs et de pourriture exaltées par l'atmosphère humide, la découverte d'autres chambres que la mienne. La ville s'est imprimée en moi et ne m'a plus quitté.
Seeking You, fait à vingt-trois ans et primé à Rotterdam, c'était une tentative de faire un film d'animation où chaque élément de la ville serait érotique : les parapluies qui s'ouvrent, les mains sur les fruits du marché, la pluie sur les taxis rouges. Cet état où un lieu entier devient désir.
Puis Berlin, Paris, Pékin, Séoul. Toute ma vie j'ai essayé de m'intégrer dans des endroits où je n'appartenais pas. J'ai rencontré brièvement Christopher Doyle à Pékin. La boucle s'est refermée. J'ai compris que j'avais besoin d'une impulsion extérieure comme moteur. La Chine s'est fermée, la Corée m'a accueilli. La galerie Keumsan puis les curatrices de Séoul m'ont fait confiance. C'est là que j'ai découvert que la commande me libère : elle m'ouvre vers des mondes nouveaux, puise en moi plus profond que je ne pourrais le faire seul, change et enrichit ma pratique. L'histoire, le bouddhisme, des émotions et des univers dont je ne soupçonnais pas l'existence ont jailli.
Je suis attiré par ce qui m'effraie : vide, nuit, solitude, noirceur. Et je suis aussi porté par leurs contraires : pulsions de vie, saturation de l'espace et des couleurs.
Depuis 2014, je travaille avec les grandes institutions culturelles coréennes : le Musée National de Corée, le Musée d'Histoire de Séoul, des sites patrimoniaux à travers la péninsule. Entre Bordeaux et Séoul : Instant Karma à la Nuit Blanche Paris, Mouvement pour le Centre Culturel Coréen. Parce que je ne suis de nulle part, j'entre dans les mondes clos des autres : l'exil intérieur d'un calligraphe banni, l'angoisse d'une rencontre diplomatique, le désir d'une ville qu'on ne possèdera jamais. C'est dans l'écart entre mon regard et le matériau que le travail naît. Je traduis des états que je reconnais sans les avoir vécus.
Fabriquer des mondes pour pouvoir s'y projeter, c'est ce que je faisais enfant, avec les carnets et les crayons. C'est toujours la même chose, avec d'autres instruments. Et peut-être pour la même raison : parce qu'aucun monde réel n'a jamais tout à fait été le mien.As a child in France, I drew to inhabit imaginary worlds. Making worlds to project myself into, if only for the duration of a drawing. A painter taught me to copy Turner, particularly the Bay of Venice, those islands floating in light, half dissolved in atmosphere. I dove deep into his skies. What I learned without knowing: that a place holds in the light you give it.
I lived my high school years in Hong Kong, raw: the discovery of desire, the city, jazz, the scarlet colors of Wong Kar-Wai, Tony Leung and Maggie Cheung. The smells of flowers and rot amplified by humid air, discovering rooms other than my own. The city imprinted itself in me and never left.
Seeking You, made at twenty-three and awarded at Rotterdam, was an attempt to make an animation film where every element of the city would be erotic: umbrellas opening, hands on market fruit, rain on red taxis. That state where an entire place becomes desire.
Then Berlin, Paris, Beijing, Seoul. My whole life I've tried to integrate into places where I didn't belong. I briefly met Christopher Doyle in Beijing. The loop closed. I understood I needed an external impulse as motor. China closed, Korea welcomed me. Keumsan Gallery then Seoul curators placed their trust in me. That's where I discovered that commission liberates me: it opens me toward new worlds, draws from me deeper than I could alone, changes and enriches my practice. History, Buddhism, emotions and universes I never suspected existed sprang forth.
I'm drawn to what frightens me: emptiness, night, solitude, darkness. And I'm also carried by their opposites: life impulses, saturation of space and colors.
Since 2014, I work with major Korean cultural institutions: the National Museum of Korea, Seoul Museum of History, heritage sites across the peninsula. Between Bordeaux and Seoul: Instant Karma at Nuit Blanche Paris, Mouvement for the Korean Cultural Center. Because I'm from nowhere, I enter the closed worlds of others: the interior exile of a banished calligrapher, the anguish of diplomatic encounter, the desire for a city we'll never possess. It's in the gap between my gaze and the material that work is born. I translate states I recognize without having lived them.
Making worlds to project myself into, that's what I did as a child, with notebooks and pencils. It's still the same thing, with different instruments. And perhaps for the same reason: because no real world has ever quite been mine.